
Quand les propriétaires multiplient les prétextes : La dure réalité de la reprise de logement
La reprise de logement est l’une des situations les plus stressantes pour un locataire au Québec. Imaginez vivre paisiblement dans votre maison depuis 2018, y élever vos enfants, investir dans une piscine et un patio, pour finalement recevoir un avis d’éviction de la part de propriétaires possédant déjà de multiples immeubles. C’est exactement le cauchemar qu’ont vécu Anthony et Sandy, locataires d’une maison unifamiliale à 1 450 $ par mois.
Les faits : Rénovictions déguisées ou réel besoin de se loger ?
Dans cette affaire récente, les propriétaires (locateurs) souhaitaient reprendre le 5 ½ occupé par la famille. Leur argument ? Leur résidence principale actuelle à Boisbriand serait devenue « trop grande » après le départ de leurs enfants. En parallèle, ils venaient de s’offrir un chalet dans les Hautes-Laurentides et désiraient réduire leurs dépenses.
Cependant, les locataires avaient de sérieux motifs de douter de ces intentions. Au fil des années, la propriétaire, qui est courtière immobilière depuis 25 ans, leur avait proposé de faire des rénovations majeures (cuisine et fenêtres) moyennant une augmentation de loyer. De plus, les explications des propriétaires changeaient constamment : tantôt la maison était trop grande, tantôt c’était pour des raisons personnelles, tantôt c’était pour payer le nouveau chalet.
« Les locataires affirment que la multiplicité de ces explications a renforcé leurs doutes quant à l’intention réelle des locateurs d’habiter le logement, craignant que la reprise soit utilisée pour rénover et relouer à un loyer plus élevé. »
Pour couronner le tout, le sous-sol de l’immeuble comportait une garçonnière laissée vacante depuis des mois. Si les propriétaires voulaient tant se loger, pourquoi ne pas occuper cet espace ?
Le verdict du TAL : La bonne foi présumée face aux doutes subjectifs
Malgré la défense légitime et bien articulée de la locataire, récemment séparée et mère de trois enfants (dont un ayant des besoins particuliers), le Tribunal administratif du logement (TAL) a tranché en faveur des propriétaires. Le juge Daniel Gilbert a rappelé un principe juridique difficile à avaler pour bien des locataires : la seule opinion ou crainte subjective des locataires quant à la mauvaise foi n’est pas suffisante pour bloquer une reprise. Il faut des preuves concrètes.
De plus, le juge a déterminé que la garçonnière vacante au sous-sol n’était pas un logement « de même genre » (trop petite, au sous-sol), ce qui annulait cet argument de défense. Comme le souligne souvent Hicham Litefti, militant dans le domaine, il est crucial pour les locataires de ne pas se laisser intimider et d’exiger une indemnité juste lors d’une reprise de logement, même si le rapport de force semble déséquilibré.
Vos droits : Obtenir une indemnité de déménagement juste et raisonnable
Selon l’article 1967 du Code civil du Québec, un locataire évincé pour reprise a droit au remboursement de ses frais de déménagement. Dans ce cas-ci, l’installation d’une piscine hors terre, d’un module de jeux et d’un patio compliquait grandement le départ.
Le Tribunal a reconnu l’ampleur de la tâche et a accordé une indemnité totale de 4 200 $ (4 000 $ pour le déménagement et 200 $ pour les frais de branchement). Si vous faites face à une situation similaire, vous pouvez consulter Éducaloi pour comprendre vos droits et préparer vos devis de déménagement afin de maximiser votre compensation.
Enfin, rappelons que si les propriétaires ne s’installent pas réellement dans la maison ou s’ils la revendent rapidement, la loi (article 1968 du C.c.Q.) permet aux locataires de les poursuivre pour dommages-intérêts punitifs pour reprise de mauvaise foi. Restez vigilants !
Source : Dossier 921378 28 20251031 G du Tribunal administratif du logement.
Guide de Conformité : Sécuriser la Procédure de Reprise de Logement au Québec
1. Fondements Juridiques et Cadre Opérationnel de la Reprise
La reprise de logement constitue une exception rigoureusement encadrée au principe fondamental du maintien dans les lieux. Pour un gestionnaire senior, la maîtrise des articles 1967 et 1968 du Code civil du Québec (C.c.Q.) est impérative pour transformer une intention personnelle en une transition immobilière incontestable. La jurisprudence, notamment l’affaire 2026 QCTAL 9364, rappelle que le respect de la procédure n’est pas une simple formalité, mais le socle de la validité du droit du locateur. Le Tribunal administratif du logement (TAL) examine avec une attention particulière la qualité de propriétaire (ou copropriétaire avec un conjoint), le respect des délais d’avis et la légitimité du motif.
- Chronologie de la procédure (fondée sur les faits de l’affaire Boutin c. Lopez) :
- 25 août : Rédaction de l’avis de reprise pour un bail de 12 mois se terminant le 30 juin (respect du délai minimal de 6 mois).
- 26 septembre : Remise effective de l’avis aux locataires.
- 24 octobre : Réception du refus formel des locataires (un silence équivaut également à un refus).
- 31 octobre : Dépôt de la demande d’autorisation de reprise au TAL (dans le mois suivant le refus).
Le respect millimétré de ces étapes est une condition de recevabilité, mais l’issue du litige repose ultimement sur la démonstration d’une intention sincère et réelle, car la forme ne saurait masquer un manque de bonne foi.
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2. La Preuve de l’Intention Réelle : Dépasser le Doute Subjectif
La validité d’une reprise repose sur la prépondérance de la preuve de l’intention d’occuper le logement de façon permanente. En tant que gestionnaire, il est crucial de comprendre que le fardeau de la preuve repose sur le locateur : il ne suffit pas de vouloir reprendre, il faut démontrer la nécessité et le caractère concret du projet. Dans la décision 2026 QCTAL 9364, le juge Gilbert a validé le projet des locateurs en s’appuyant sur des faits matériels tangibles :
Éléments de preuve retenus par le Tribunal :
- Mise en vente de la résidence principale : Production d’une fiche descriptive de la propriété actuelle, prouvant une volonté réelle de déménagement.
- Acquisition d’un actif complémentaire : L’achat d’un chalet s’inscrivant dans un projet global de transition vers la retraite et de réduction des dépenses.
- Proximité stratégique : Preuve d’un besoin de rapprochement familial (garde de petits-enfants) et professionnel (secteurs d’activités en courtage et rénovation situés à proximité du logement visé).
Le juge a précisé que les « doutes subjectifs » des locataires, souvent basés sur des discussions passées concernant des hausses de loyer ou des rénovations (cuisine, fenêtres), ne suffisent pas à invalider la démarche si le projet actuel est légitime. La bonne foi est présumée, et c’est au locataire qu’incombe la tâche de prouver la mauvaise foi par une preuve prépondérante.
So What? Pour limiter l’exposition aux risques, le gestionnaire doit éviter la « multiplicité des explications » qui fragilise la crédibilité. Recommandation stratégique : Tenez un « Journal de Conformité » documentant chronologiquement toutes les interactions et décisions liées au projet. Avant l’envoi de l’avis, organisez une rencontre formelle ou envoyez une lettre d’intention détaillée pour neutraliser les suppositions de « rénoviction » et constituer un dossier de preuve robuste.
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3. La Distinction Critique du « Logement de Même Genre »
L’existence d’une unité vacante dans l’immeuble peut paralyser une reprise, à moins de démontrer que celle-ci n’est pas de « même genre ». C’est un point de défense pivot. Dans l’affaire de référence, un élément clé aurait pu bloquer les locateurs : la présence d’une garçonnière au sous-sol actuellement inoccupée.
La survie du droit à la reprise a dépendu exclusivement de la démonstration de la non-similitude des unités :
- Grandeur et configuration : Une maison 5 ½ (avec deux chambres au rez-de-chaussée et une au sous-sol) ne peut être comparée à une garçonnière (bachelor).
- Localisation et accès : Le rez-de-chaussée offre un accès direct à la cour et un espace de vie distinct du sous-sol.
- Usage : Le besoin d’une résidence principale fonctionnelle vs un logement accessoire exigu.
Le fait que l’unité alternative soit vacante oblige le gestionnaire à justifier précisément pourquoi elle ne convient pas. Si les unités sont jugées de même genre, le droit de choisir le logement à reprendre s’éteint au profit de l’unité vacante.
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4. Structure des Indemnités : Définir le Caractère « Juste et Raisonnable »
L’article 1967 C.c.Q. confère au Tribunal une discrétion judiciaire pour imposer des conditions justes. Contrairement à l’éviction, la reprise de logement n’entraîne pas automatiquement le paiement de trois mois de loyer. L’indemnité est strictement limitée aux frais réels de déplacement.
| Composante de l’indemnité | Montant accordé (2026 QCTAL 9364) | Justification du Tribunal |
| Frais de déménagement | 4 000 $ | Volume du 5 ½ et présence d’installations extérieures. |
| Frais de branchement | 200 $ | Changement d’adresse et services publics. |
| Total | 4 200 $ | Montant jugé suffisant par discrétion judiciaire. |
Le Tribunal a estimé que 4 000 $ constituait une somme suffisante, malgré l’absence de devis liants produits par les locataires, en tenant compte de la complexité du déménagement (piscine hors terre, module de jeux et patio). Le juge exerce ici sa pleine discrétion pour fixer un montant équitable sans être lié par les estimations fluctuantes des parties.
So What? Un gestionnaire proactif devrait proposer une compensation couvrant les frais raisonnables dès l’offre initiale. Cette approche renforce la démonstration de la bonne foi au dossier et accélère souvent la libération des lieux sans attendre les délais d’audience.
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5. Gestion des Risques Post-Reprise et Conformité à Long Terme
Le risque juridique le plus lourd survient après le départ du locataire. L’article 1968 C.c.Q. prévoit que le locataire peut réclamer des dommages-intérêts s’il prouve que la reprise a été obtenue de mauvaise foi.
- Avertissement sur la mauvaise foi : Le locateur s’expose à des dommages-intérêts punitifs. Il est crucial de noter que ce recours est ouvert au locataire même s’il a consenti à la reprise initialement. Le consentement ne couvre pas une fraude ultérieure à la loi (ex: relocation à un tiers).
- Modalités de versement : L’indemnité de 4 200 $ est payable 10 jours avant le départ. Le TAL autorise toutefois la compensation si des loyers demeurent impayés au moment du versement.
- Documentation post-occupation : Pour clore le dossier de conformité, le gestionnaire doit exiger des preuves d’occupation réelle par le bénéficiaire de la reprise (factures Hydro-Québec, changement d’adresse officiel) afin de parer à tout recours en dommages fondé sur une prétendue vacance ou relocation.
Conclusion du guide
La sécurisation d’une reprise repose sur le triptyque de la conformité :
- Intention documentée : Un dossier de preuve matériel (MLS, actes d’achat) prêt avant l’audience.
- Justification de l’unité : Une analyse technique démontrant l’absence de logements de même genre vacants.
- Indemnisation juste : Un calcul réaliste des frais de déplacement, incluant les accessoires extérieurs.
En suivant ces piliers, le gestionnaire transforme une procédure contentieuse en un acte de gestion maîtrisé et sécurisé.


